La loi "Création et Internet"
Organisons l'abondance de code source
Le code d'un logiciel est avant tout une oeuvre intellectuelle. L'intelligence (avec l'énergie renouvelable et la nourriture aujourd'hui) est une ressource abondante. En organiser la pénurie en brevetant les logiciels ou des parties de codes source (tout comme certains organisent la pénurie de nourriture dans les pays endettés ou freinent l'innovation dans le domaine des énergies renouvelables), est une attitude condamnable, bien que hautement lucrative. Ce n'est pas un comportement éthique et cela va à l'encontre de l'intérêt commun.
Le mouvement pour le logiciel libre a beaucoup de points commun avec d'autres questions sans doute plus importantes, comme la faim dans le monde ou la preservation des ressources vitales de la planète. En organisant une abondance de code source, développé par des milliers de collaborateurs, basé sur un modèle de cohésion et de collaboration, l'économie ainsi générée est une économie qui ne se base plus sur la mise en concurrence des moyens, mais sur la répartition des ressources. Qui aurait l'idée de breveter l'air (à condition que nous préservions un air respirable, et tant qu'il restera en abondance)?
Laissons la parole à Pantagruel :
Comment Pantagruel persuade a Panurge prendre conseil de quelque fol
A Paris en la roustisserie du petit Chastelet, au davant de l'ouvrouoir d'un roustisseur un Faquin mangeoit son pain a la fumée du roust, & le trouvoit ainsi perfumé grandement savoureux. Le roustisseur le laissoit faire. En fin quand tout le pain feut baufré, le roustisseur happe le Faquin au colet, & vouloit qu'il luy payast la fumée de son roust. Le Faquin disoit en rien n'avoir ses viandes endommaigé: rien n'avoir du sien prins: en rien ne luy estre debiteur. La fumée dont estoit quaestion, evaporoit par dehors: ainsi comme ainsi se perdoit elle: jamais n'avoit esté ouy que dedans Paris on eust vendu fumée de roust en rue. Le roustisseur repliquoit que de fumée de son roust n'estoit tenu de nourrir les Faquins: et renïoit en cas qu'il ne le payast, qu'il luy housteroit ses crochetz. Le Faquin tire son tribart, et se mettoit en defense. L'altercation feut grande. Le badault peuple de Paris accourut au debat de toutes pars. La se trouva a propous Seigny Joan le fol Citadin de Paris.
L'ayant apperceu le roustisseur, demanda au Faquin. Veulx tu sus nostre different croire ce noble Seigny Joan? Ouy par le sanbreguoy, respondit le Faquin. Adoncques Seigny Joan avoir leur discord entendu, commenda au Faquin, qu'il luy tirast de son baudrier quelque piece d'argent. Le Faquin luy mist en main un Tournoys Philippus. Seigny Joan le print, et le mist sus son espaule gausche, comme explorant s'il estoit de poys: puys le timpoit sus la paulme de sa main gausche, comme pour entendre s'il estoit de bon alloy: puys le posa sus la prunelle de son oeil droict, comme pour veoir s'il estoit bien marqué. Tout ce feut faict en grande silence de tout le badault peuple, en ferme attente du roustisseur, et desespoir du Faquin. En fin le feist sus l'ouvrouoir sonner par plusieurs fois. Puys en majesté Praesidentale tenent sa marotte on poing, comme si feust un sceptre, et affeublant en teste son chapperon de martres cingesses a aureilles de papier, fraizé a poincts d'orgues, toussant preallablement deux ou trois bonnes fois, dist a haulte voix. La court vous dict que le Faquin qui a son pain mangé a la fu-mée du roust, civilement a payé le roustisseur au son de son argent. Ordonne la dicte court que chascun se retire en sa chascuniere: sans despens, et pour cause.
Ceste sentence du fol Parisien tant a semblé equitable, voire admirable es docteurs susdictz, qu'ilz font doubte en cas que la matiere eust esté on Parlement dudict lieu, voire certes entre les Areopagites decidée, si plus juridicquement eust esté par eulx sententié. Pourtant advisez si conseil voulez d'un fol prendre.
En français moderne :
À Paris, à la rôtisserie du Petit Châtelet, à la devanture de la boutique d'un rôtisseur, un portefaix mangeait son pain à la fumée du rôt et le trouvait ainsi parfumé, très parfumé, très savoureux. Le rôtisseur le laissait faire. Enfin, quand tout le pain fut avalé, le rôtisseur saisit le portefaix au collet, et voulait qu'il lui payât la fumée de son rôt. Le portefaix disait n'avoir en rien endommagé ses victuailles, n'avoir rien pris de son bien, n'être en rien son débiteur. La fumée dont il était question se dissipait à l'extérieur ; d'une façon comme de l'autre, elle était perdue : on n'avait jamais entendu dire qu'à Paris on avait vendu de la fumée de rôt dans la rue. Le rôtisseur répliquait qu'il n'était pas tenu de nourrir les portefaix de la fumée de son rôt et jurait que, s'il ne le payait pas, il lui enlèverait ses crochets.
Le portefaix tirait son gourdin, et se mettait sur la défensive. L'altercation prit de l'importance. Ce bedeau de peuple parisien accourut de toutes parts à la dispute. Là se trouva bien à propos Sire Joan le fou, citoyen parisien. L'ayant aperçu, le rôtisseur demanda au portefaix : "Veux-tu dans notre différend te fier à ce noble Sire Joan ?
-Oui, par le Sang Dieu, répondit le portefaix.
Alors, Sire Joan, après s'être mis au courant du désaccord, demanda au portefaix de tirer de son baudrier une pièce d'argent. Le portefaix lui mit dans la main un tournois-de-Philippe. Sire Joan le prit et le mit sur son épaule gauche comme pour vérifier s'il pesait le poids ; puis il le faisait sonner sur la paume de sa main gauche, comme pour entendre s'il était de bon aloi ; puis il le posa sur la prunelle de son oeil droit comme pour voir s'il était bien frappé. Pendant toute cette action, tout le peuple badaud gardait un grand silence, tandis que le rôtisseur attendait fermement et que le portefaix se désespérait. Enfin il le fit sonner sur le comptoir à plusieurs reprises. Puis, avec une majesté présidentielle, tenant sa marotte au poing comme s'il s'était agi d'un sceptre, et ajustant sur sa tête son capuchon en martre de singe à oreillettes de papier, fraisé à points d'orgue, toussant au préalable deux ou trois bonnes fois, il dit à haute voix : "La Cour vous signifie que le portefaix qui a mangé son pain à la fumée du rôt a payé civilement le rôtisseur au son de son argent. Ladite Cour ordonne que chacun se retire dans sa chacunière, sans dépens et pour cause."
Cette sentence du fou parisien a semblé si équitable,. voire admirable, aux docteurs susdits qu'ils se demandent si, au cas où la cause eût été tranchée au Parlement dudit lieu ou à la Rotta de Rome voire tranchée par les Aréopagites, la sentence eût été plus légalement prononcée par eux. Voyez donc si vous pouvez prendre conseil d'un fou.
Tiers livre des faictz et Dictz Heroïques du noble Pantagruel: composez par M. FrançoisRabelais docteur en Medicine, & Calloïer des Isles Hieres.
Source : BNF/GAllICA http://gallica.bnf.fr
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Sauf cet extrait de François Rableais (domaine public)